L'oiseau qui mugit comme un taureau,
butitaurus, le butor d'Amérique,
plante son corps trapu dans le marais,
dresse le cou vers le soleil couchant,
et lance un cri profond et tonitruant.
J'ai lu les mauvaises nouvelles de Washington,
le démantèlement de la démocratie, jour après jour,
si bien que vendredi, j'étais prêt pour la longue
agonie du butor, à la laisser s'élever dans le crépuscule
réconfortant et se dissiper dans les hauteurs,
prêt à oublier la fatigue et l'amertume de la semaine
en ce vendredi soir, début du week-end, comme on dit
en bon français, prêt à goûter à ce léger frisson
emprunté à la décadence et à la joie de vivre.
Mais tout cela est fini. Les Français, pour une fois,
nous méprisent de droit, comme le reste du continent,
pour ce que nous avons fait, à eux et à nous-mêmes.
Des rumeurs disent même qu'ils exigeraient
le retour de Dame Liberté, dont le cuivre d'origine,
désormais vert-de-gris, lance, pour ainsi dire,
un regard sardonique vers Ellis Island.
Sous le climat délétère de l'Amérique, elle est devenue
implacablement plus verte, l'œil caustique, et refuse
l'entrée du port aux bateaux d'immigrants.
Tout cela est fini. Le butor d'Amérique
tend le cou, mugit et joue une dernière pantomime
dans les ruines du jour. Ce vendredi soir allait être
aussi morne que les autres soirs de la semaine,
les bars ont fait le plein de cynisme et de désespoir,
remplaçant les rires pétillants et les brillantes
réparties des années passées. Mais c'est peut-être
mieux ainsi, ou pas, qu'une nouvelle sobriété
s'abatte sur ce qu'on a fait, comme si on avait attrapé
cet air qu'avaient les intellectuels d'Europe de l'Est,
fuyant leur pays pour prendre des postes universitaires
ici, en Amérique, troublant nos soirées entre collègues
avec leurs sourires en coin et leurs répliques caustiques
face à l'élan confiant de l'optimisme américain,
non pas que nous autres natifs étions naïfs, mais il restait
dans notre propre cynisme quelque chose d'intact, non atteint
par un dictateur et ses démolisseurs, par un démantèlement
brutal de la démocratie, à faire trembler ses fondations,
tomber les piliers soutenant la bâtisse du vieux monde,
et ne laisser que les fausses colonnes ioniques,
aussi instables que les antiques idées de Clisthène d'Athènes
qui ont pourtant façonné la démocratie. L'heure est avancée
ce vendredi soir, et on hésite encore entre un restaurant
grec ou français, sachant les deux libres de ce bruit ambiant
rendant les conversations difficiles,
mais on allait certainement manger en silence ce soir,
complètement perdus dans nos pensées,
après les nouvelles inlassablement déprimantes de la semaine,
on trouverait un arrière-goût à toute nourriture immigrée,
qui entacherait notre tranquillité d'esprit,
nos pensées ne présenteraient alors aucun intérêt,
sauf si, peut-être, dans un sursaut de bonne humeur,
on se souvenait du butor d'Amérique
et de son air de défi dans les marais
quand il poussait son cri de désolation.
Michel Corne. Butor d'Amérique (traduction), 3/2026.
Neil Shepard. American Bittern (texte original) [a], 3/2026.
Serge Nicolle. Butor d'Amérique, 5/1991.
butitaurus, le butor d'Amérique,
plante son corps trapu dans le marais,
dresse le cou vers le soleil couchant,
et lance un cri profond et tonitruant.
J'ai lu les mauvaises nouvelles de Washington,
le démantèlement de la démocratie, jour après jour,
si bien que vendredi, j'étais prêt pour la longue
agonie du butor, à la laisser s'élever dans le crépuscule
réconfortant et se dissiper dans les hauteurs,
prêt à oublier la fatigue et l'amertume de la semaine
en ce vendredi soir, début du week-end, comme on dit
en bon français, prêt à goûter à ce léger frisson
emprunté à la décadence et à la joie de vivre.
Mais tout cela est fini. Les Français, pour une fois,
nous méprisent de droit, comme le reste du continent,
pour ce que nous avons fait, à eux et à nous-mêmes.
Des rumeurs disent même qu'ils exigeraient
le retour de Dame Liberté, dont le cuivre d'origine,
désormais vert-de-gris, lance, pour ainsi dire,
un regard sardonique vers Ellis Island.
Sous le climat délétère de l'Amérique, elle est devenue
implacablement plus verte, l'œil caustique, et refuse
l'entrée du port aux bateaux d'immigrants.
Tout cela est fini. Le butor d'Amérique
tend le cou, mugit et joue une dernière pantomime
dans les ruines du jour. Ce vendredi soir allait être
aussi morne que les autres soirs de la semaine,
les bars ont fait le plein de cynisme et de désespoir,
remplaçant les rires pétillants et les brillantes
réparties des années passées. Mais c'est peut-être
mieux ainsi, ou pas, qu'une nouvelle sobriété
s'abatte sur ce qu'on a fait, comme si on avait attrapé
cet air qu'avaient les intellectuels d'Europe de l'Est,
fuyant leur pays pour prendre des postes universitaires
ici, en Amérique, troublant nos soirées entre collègues
avec leurs sourires en coin et leurs répliques caustiques
face à l'élan confiant de l'optimisme américain,
non pas que nous autres natifs étions naïfs, mais il restait
dans notre propre cynisme quelque chose d'intact, non atteint
par un dictateur et ses démolisseurs, par un démantèlement
brutal de la démocratie, à faire trembler ses fondations,
tomber les piliers soutenant la bâtisse du vieux monde,
et ne laisser que les fausses colonnes ioniques,
aussi instables que les antiques idées de Clisthène d'Athènes
qui ont pourtant façonné la démocratie. L'heure est avancée
ce vendredi soir, et on hésite encore entre un restaurant
grec ou français, sachant les deux libres de ce bruit ambiant
rendant les conversations difficiles,
mais on allait certainement manger en silence ce soir,
complètement perdus dans nos pensées,
après les nouvelles inlassablement déprimantes de la semaine,
on trouverait un arrière-goût à toute nourriture immigrée,
qui entacherait notre tranquillité d'esprit,
nos pensées ne présenteraient alors aucun intérêt,
sauf si, peut-être, dans un sursaut de bonne humeur,
on se souvenait du butor d'Amérique
et de son air de défi dans les marais
quand il poussait son cri de désolation.
Michel Corne. Butor d'Amérique (traduction), 3/2026.
Neil Shepard. American Bittern (texte original) [a], 3/2026.
Serge Nicolle. Butor d'Amérique, 5/1991.

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